Moi Nojoom, 10 ans, divorcée

Mariée à un homme de trois fois son âge, la jeune yéménite Nojoom est régulièrement violée par son époux et battue par sa belle-famille. C’est bien plus du courage qu’il lui a fallu trouver pour se rendre seule dans un tribunal et demander un divorce. A dix ans, elle est la femme mariée la plus jeune du Yémen à avoir obtenu le droit de divorcer. Ces faits remontent à 2008 et sont relatés dans le livre autobiographique Moi Nujoud, 10 ans, divorcée paru chez Michel Lafon. Le problème du mariage d’enfants n’est pas anodin car aujourd’hui, il concerne 700 millions de femmes et plus de 150 millions d’hommes dans le monde entier. 856 millions de personnes, c’est un peu plus de 10% de la population mondiale. Un tel chiffre, mesuré sur une petite échelle de temps, revient à affirmer que 28 filles et adolescentes de moins de 18 sont mariées à chaque minute qui passe. Il serait intéressant de chronométrer votre lecture et d’en tirer quelques conclusions…

En 2016, la cinéaste yéménite Khadija Al-Salami est venue présenter son film I am Nojoom, Age 10 and Divorced au siège des Nations Unies, à New York. Le long métrage est le premier film a avoir été entièrement réalisé au Yémen, et ce malgré de nombreux obstacles. Khadija Al-Salami a mentionné la mort d’au moins une personne venue assister au tournage, mais aussi avoir connu de fréquentes coupures de courant et l’extrême méfiance des villageois. Non seulement comme on peut l’imaginer le cinéma n’est pas très développé au Yémen, mais le sujet du film est au cœur des traditions séculaires du peuple yéménite : il n’y a pas d’âge légal pour se marier et le Yémen se classe en deuxième position des pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord où le mariage d’enfants est des plus endémiques.

L’œuvre de Khadija Al-Salami dépeint à travers de nombreuses scènes la vie enfantine de Nojoom, sa candeur et son innocence face à un mariage dont elle ne comprend pas toutes les implications. C’est ainsi que le jour de son mariage, la petite fille ôte sa robe de mariée et rejoint ses amies pour aller jouer. Cependant, le film puise toute sa force dans les dernières scènes, à partir du moment où le mari et le père de Nojoom sont confrontés à la justice. Il ne s’agit pas pour la cinéaste de les dépeindre en brutes sanguinaires et sans cœur ; au contraire, Khadija Al-Salami essaie de nous faire comprendre leur point de vue. Le cas du mari est relativement simple : le père a donné son accord, tous les mariages de son village se déroulent peu ou prou de la même manière et il n’y a rien dans la loi qui lui empêche de consommer son mariage. Le film gagne en intensité au moment où le père de Nojoom prend la parole, en pleurs.

Quelques années plus tôt, la sœur aînée de Nojoom a été violée par un garçon de leur village. Malgré le crime, l’opprobre est jeté sur sa sœur plutôt que le violeur. La honte et l’infamie poussent leur famille à s’exiler dans la capitale yéménite et le seul moyen que trouve le père de Nojoom, tout aussi illettré que ses enfants, pour survivre est de vendre ses enfants. S’il vend son fils, poussé par une pauvreté extrême, sa principale motivation à conclure un mariage pour Nojoom est toute autre. Il espère que sa fille ne subira pas le même sort que sa sœur aînée.

Cette réalité est présente du Niger, où 75% des filles sont mariées avant leur dix-huitième anniversaire, jusqu’au Bengladesh, fameux pour son plus fort taux au monde de jeunes filles mariées avant leur quinze ans : 29%. Aux traditions difficiles à changer et aux gouvernements parfois réticents à mettre en place des lois adaptées, plusieurs causes sont à l’origine du mariage d’enfants. Un rapport de Human Right Watch, une ONG internationale pour la défense des droits de l’homme, est ainsi intitulé « Marie-toi avant que ta maison ne soit balayée par les flots : Les mariages précoces au Bengladesh ». On peut bien sûr poursuivre la réflexion sur les zones de guerre. Pour un père et pour une mère que les obus ont poussés sur les chemins de l’exil, ne semblerait-il pas plus sûr d’offrir un toit à leurs enfants ? Cette thématique dépasse malheureusement le cadre du mariage d’enfants et il m’a été donné de voir l’exemple d’une jeune femme russe vendue par sa mère lors d’un séjour en Turquie.

Cela n’est pas peu dire que la situation est préoccupante. Elle ne touche d’ailleurs pas que ces pays lointains où nous ne sommes jamais allés, comme le rapportait The Independent au mois de février 2016, lorsqu’une britannique de six ans a été mariée à un homme pakistanais. A New York, une expérience a été tournée avec un faux couple d’acteurs. Une jeune fille et un homme d’une soixantaine d’années sont allés prendre leurs photos de mariage sur Times Square… Au-delà des réactions outrées des new-yorkais, la vidéo a été visionnée plusieurs millions de fois sur Youtube.

I am Nojoom, Age 10 and Divorced n’a été projeté en France qu’une seule fois, en 2015, à l’Institut du Monde Arabe. Le film semble à priori difficile à trouver en ligne : je n’en ai trouvé qu’une version originale sans sous-titre et que je vous laisserai chercher par vous-même, n’étant pas certain de la légalité de la chose. Si cet article vous a intrigué ou a déclaré chez vous une vocation de défenseur des droits des enfants, je vous invite à parcourir les sites Internet de quelques organisations primordiales dans la lutte contre les mariages précoces.

International Center for Research on Women : www.icrw.org

Girls, Not Brides / Filles, pas épouses : http://fillespasepouses.org/

Human Right Watch : https://www.hrw.org

Ni putes ni soumises : http://www.npns.fr/

Afin de garnir vos bibliothèques, je recommanderai deux ouvrages. Moi Nojoud, 10 ans et divorcée chez Michel Lafon mais aussi Pleure, ô reine de Saba !, l’autobiographie de la cinéaste Khadija Al-Salami et qui, comme son personnage principal, a été mariée à l’aube de l’adolescence. L’ouvrage est disponible aux éditions Actes Sud.

Je terminerai cette colonne par une question. Depuis que vous avez commencé la lecture de cet article, combien de petites filles et d’adolescentes se sont-elles mariées ? Il y a eu 28 mariages à chaque minute qui s’est écoulée. Cela représente plus d’un millier par heure, et plusieurs dizaines de milliers de filles et de garçons par jour, mariés contre leur gré et bien trop tôt.

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